Le 22 octobre dernier, il avait fait fort en imposant la lecture de la lettre d’adieu de Guy Môquet à tous les lycéens de France, mais là, il a fait encore plus fort. Dernière idée à la con (« schnàppsidée » comme on dit chez nous…) du Président, celui-ci souhaite qu’on confie à chaque élève de CM2 la mémoire d’un enfant français victime de la Shoah…
Pour ceux qui fabriquaient des avions en papier pendant les heures d’histoire-géo : la Shoah, c’est donc l’extermination des personnes de confession juive par les armées nazies pendant la Seconde Guerre Mondiale. Je résume, hein.
Le 13 février, Sarko a donc annoncé au cours du dîner annuel du CRIF qu’il a demandé au Ministe de l’Educ. Nat. de « faire en sorte que tous les enfants de CM2 se voient confier la mémoire d’un des 11.000 enfants français victimes de la Shoah ». Ces enfants « devront connaître le nom et l’existence d’un enfant mort dans la Shoah. [...] Rien n’est plus émouvant pour un enfant que l’histoire d’un enfant de son âge, qui avait les mêmes jeux, les mêmes joies et les mêmes espérances que lui ».
Ce bout de phrase me fait déjà grincer des dents, mais le sujet est suffisamment grave pour éviter les vannes à la con. Parce que les époques et les contextes ont bien changé, et qu’un enfant de 11 ans pendant la guerre n’avait sûrement pas pour unique préoccupation de savoir ce qui passait à la télé, et de se vautrer devant la Wii avec ses potes (parce que la Play’ c’est has-been…). Bref je m’égare.
« Emouvant ». Pour moi un truc émouvant, c’est quelque chose qui te fait pleurer à chaudes larmes, genre une histoire à l’eau de rose qui finit bien, ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Ça, c’est « émouvant ». Mais à 11 ans, si on m’avait raconté à l’école que des milliers d’enfants de mon âge avaient été exterminés dans des camps à cause de leur religion, j’aurais pas trouvé ça émouvant, mais choquant. C’est quand même un autre niveau d’émotions.
Je me rappelle mon année de CM2 et des précédentes où on parlait effectivement de la Deuxième Guerre Mondiale, parce qu’en plus d’habiter en Alsace – un coup allemande, un coup française – le sous-sol de notre école primaire avait servi de bunker pendant cette période, et en porte encore les traces. Et avec la gentillesse et la patience des grands parents de certaines amies, une vidéo avait même été réalisée sur leur vie pendant cette saloperie de guerre, sous forme de question-réponse dans ce même bunker. Si j’en parle, c’est que quelque part, ça m’avait quand même marqué. Mais bien moins que les personnes devant la caméra qui marquaient de longs temps d’arrêt tellement le souvenir était présent, ce souvenir qu’elles tentaient d’oublier, mais en vain. On n’était pas forcément conscients de l’ampleur de cette guerre – après tout, on était petits et on prenait à peine conscience que dans ce monde il y a eu et il y aura toujours des cons pour taper sur d’autres plus faibles – mais on avait bien compris qu’il y a aussi eu des enfants déportés voire tués.
Mais aujourd’hui, confier la mémoire d’un enfant mort de la Shoah à chaque enfant en classe de CM2, comme si on lui affectait un correspondant étranger alors qu’il n’en a pas spécialement envie, je trouve ça énorme ! L’obliger à connaître le nom d’un enfant mort il y a plus de 60 ans, et de ni plus ni moins s’identifier à lui (!!!) si une pétition circulait je signerai direct pour qu’on n’applique pas cette connerie monumentale dans les écoles primaires.
Parce que c’est bien de ça qu’il s’agit. Au primaire ! Savent à peine lire, écrire et compter en sortant de là, et en plus il faudrait qu’ils s’identifient à un mort. Pardon, mais c’est énorme ! Pour ma part, je suis allé visiter pour la première fois le Struthof et Verdun avec mes classes de collège, pour qu’on nous montre les horreurs de la guerre et des camps. Et le véritable enseignement de la Shoah avec textes et photos à l’appui n’a réellement commencé qu’en 1ère et en Terminale ! Jamais aucun prof n’aurait enfoncé le clou dans des classes inférieures. Alors infliger ça à des petits pour un sombre prétexte de devoir de mémoire, je dis non. D’accord on ne doit pas oublier, patati patata faut pas que ça recommence, mais faudrait pas en faire trop non plus, et surtout pas trop tôt dans l’éducation. Et je ne parle même pas de ce qu’en pensent les parents, encore moins s’ils sont catholiques, musulmans, ou peu importe, et qu’on demande à leur enfant de s’identifier à un enfant juif mort de la Shoah…
Et juste comme ça en passant, il y a d’autres pays sur cette Terre qui continuent les massacres pour exactement le même motif : la religion. Alors hein, le devoir de mémoire, tu repasseras…
Le dernier paragraphe revient à Simone Veil, présente elle aussi à ce dîner du CRIF, qui je suppose, a failli avoir une attaque en entendant Nicolas s’exprimer… ** piqûre de rappel : elle est juive, et a été déportée à 16 ans à Auschwitz. ** Sa réaction a été instantanée : « C’est inimaginable, insoutenable, dramatique et, surtout, injuste. On ne peut pas infliger cela à des petits de dix ans! On ne peut pas demander à un enfant de s’identifier à un enfant mort. Cette mémoire est beaucoup trop lourde à porter. Nous mêmes, anciens déportés, avons eu beaucoup de difficultés, après la guerre, à parler de ce que nous avions vécu, même avec nos proches. Et, aujourd’hui encore, nous essayons d’épargner nos enfants et nos petits-enfants. »
Elle a tout dit. Cher Président, foutez la paix aux petits du primaire, et si vous voulez jouer à l’instit, faites en sorte qu’il sachent lire, écrire et calculer correctement à la sortie du CM2, ça suffira amplement…